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Adrian Sherwood – Survival and Resistance

Six ans après son dernier album Becoming a Cliché, Adrian Sherwood revient avec Survival & Resistance. Mais quand on parle d’une légende de la prod’ anglaise, un petit mémo est nécessaire. Adrian Sherwood, pour mettre du beurre dans les épinards dans les années 80, a aidé à la production de groupes de musique industrielle comme Nine Inch Nails, Ministry ou Cabaret Voltaire… Et tout ça pour avoir une totale liberté financière et donc artistique dans le label qu’il a crée, On-U Sound.

Imaginez un mec passionné de reggae, qui fréquente les milieux punk londoniens et qui a assisté à la naissance du dub, à l’époque où chaque gros titre reggae était remixé en face B. C’est l’époque où le dub avait la réputation de vider les pistes de danse, de faire fuir les filles… Mais de plaire aux gros amateurs de ganjas, dans le fond d’une cave enfumée du vieux Londres, en 1977 (l’année où Sherwood a produit son premier CD de dub).

Bref, Sherwood produit, joue à l’ingé son déchaîné et expérimental en concert, et passe même du côté scène avec le groupe Tackhead. Mais en 2003, il sort son premier album, Never Trust A Hippy. Sonorités chaudes empreintes au reggae mélangées à un sentiment d’urgence sombre, à une expérimentation du son en tant que tel… Un rasta punk ? Peut-être bien… Quoiqu’il en soit, Never Trust A Hippy offre de la dub, bien sûr, mais inquiétante sur certains morceaux comme Strange Turn, qui porte fort bien son nom… Trois ans plus tard, rebelote avec Becoming a Cliché, moins « home-made », incrustant des voix et des cuivres sur Animal Magic par exemple. C’est bien perché, plus électro, plus axé sur le sampling et carrément moins profond. Le Sherwood planant manquait un peu, il avait presque abandonné la dub pour un style plus world voire funk… Et en toute honnêteté, c’était très bon mais les grosses basses qu’il adore passent cent fois mieux sur une base dub. Par exemple, sur Piece on the Earth, il a apposé un rythme hyper agressif et rapide sur un chant reggae défoncé…

Avec Survival & Resistance, j’espérais vraiment de tout cœur que Sherwood garde son identité de chimiste un peu fou, expérimentant un peu tout et n’importe quoi, sans se perdre non plus comme sur certains titres de Becoming a Cliché… Visiblement, 6 ans ont réussi à calmer Sherwood, qui a accepté que l’expérimental peut être agréable.

Déjà, l’objet. La pochette est un montage librement inspiré du mouvement Dada, ou du moins le début du courant, l’époque des collages surréalistes de Zürich. Belle métaphore pour celui qui a produit Cabaret Voltaire (du nom du café où fut inventé le dadaisme, tout se rejoint !) : on colle, on recoupe, le sens est flou mais il touche et reste dans la légende. L’album s’ouvre avec Balance, parfait équilibre justement. Prenez du son/bruit créant une ambiance particulière et profonde, et rajoutez de « vrais » instruments : un piano alternant accords plaqués graves et mélodie aérienne, et une guitare inspirée, presque imprégnée de saloon crasseux.

Trapped Here reprend le même type de voix que Piece on the Earth du précédent album. Mais plutôt que de rajouter des rythmes effrénés, Sherwood a pris le parti de rester collé au chant et à ses paroles (Trapped here in Babylone, trapped here, over and over…).  C’est calme, c’est incroyablement planant… Et c’en est de même pour tout le reste de l’album. L’anglais fait exactement ce à quoi il est bon : mélange entre son pur, instruments véritables, ambiance presque glauque (U.R. Sound), base purement reggae (Starship Bahia). Et réussir à mélanger une ambiance western avec des influences jamaïcaines sans que cela ne ressemble à une blague, chapeau… La mélodie aérienne du piano se retrouve tout au long de l’album, comme fil rouge à une rêverie qu’on ne voudrait jamais se voir terminer. Lilli chante sur We Flick the Switch et il faut l’écouter pour y croire… La voix chaude s’incrustant au milieu des sons électro-futuristes, le tout porté par une réverb’ loin d’être ringarde, c’est clairement un délice. Certains sont pianistes, d’autres violoncellistes, Adrian Sherwood, lui, s’entoure de musiciens et joue de son instrument à lui : sa console. L’album se termine par une simple mélodie au xylophone sur Greenleaves, qui se stoppe au milieu d’une phrase, l’air de dire « to be continued »… Quand il veut !

Survival & Resistance est évidemment produit sur le label On-U Sound. Pour info, la devise du label résume assez bien l’idée :  « Disturbing the comfortable, comforting the disturbed ». Il existe certains albums d’ambiance qui finissent par faire taire tout le monde dans la soirée. Et mettre tout le monde d’accord : cet ovni est incroyablement bon.

Label : On-U Sound / Differ-Ant
Sortie : 3 septembre

 

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