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Boards Of Canada – Tomorrow’s Harvest

Comme le monolithe dans 2001 l’Odyssée de l’Espace, cet album semble à la fois très étrange et curieusement familier, en tout cas il est là, impossible à ignorer, comme la bande son d’un monde post apocalyptique où tout aurait été dit et ne resteraient plus que des sensations et des émotions à exprimer.

Du rock teuton planant et synthétique des années 70 des Tangerine Dream, Kraftwerk aux Orbital et Mogwai plus contemporains, la musique électronique populaire, articulée autour de boucles mélodiques et rythmiques répétitives, parvient rarement à dépasser l’écueil de la froideur pour évoquer autre chose qu’un univers mécanisé et désincarné.

Mais Boards of Canada contourne l’obstacle en intégrant également à sa palette la musique d’ambiance assumée de Brian Eno (Music For Airports, Appolo, On Land), les bandes originales de films (Furyo, Blade Runner) et la ritournelle pop des boites à musiques de la vague New Wave ( Orchestral Manoeuvres in the Dark, Human League, Gary Numan).

La parole humaine, filtrée par l’électronique, déroule parfois quelque récitatif cryptique (Telepath) ou scande à l’occasion un chœur blême en soutien de quelque éruption sonore.

Les compositions restent le plus souvent courtes, les thèmes gardent quelque chose d’inachevé ; comme une attente laissée inassouvie qui invite l’ auditeur à composer sa propre suite intérieure. Il y a là un étrange charme à l’œuvre, celui de compositions qui s’achèvent sur une ouverture, le panneau d’un échangeur multi-directionnel plutôt que la conclusion en forme de stop posé par l’artiste démiurge et omniscient.

Il y a également quelques moments d’évidence, de beauté toujours angoissée mais certaine (Cold Earth, New Seeds) où le synthétiseur trace des arabesques lumineuses et les basses arrondies pulsent en harmonie ou légèrement à contre temps (Palace Posy). Comme pour démontrer que BOC peut, quand il le souhaite, capter l’oreille des masses et diffuser sa lecture des temps présents (Sick Times?).

Naturellement les sons industriels, échos fantomatiques, pistons soufflants et ondes plus ou moins brouillées, mais aussi les ouvertures orchestrales majestueuses, participent d’une architecture sonore en mille feuilles ; d’une sous couche rythmique plus ou moins affirmée aux multiples nappes sonores qui voyagent dans le temps et l’espace.

Dans Collapse, j’entends par exemple des vents puissants, incessants, souffler sur une planète désolée et désertique.

La quasi absence de balise chantée libérera l’interprétation de chacun. Tomorrow’s Harvest sculpte à partir des sons de l’activité humaine pour évoquer, dans une certaine mesure d’incertitude, les machines, l’espace, les paysages et le rêve méditatif, comme pour montrer et dire « c’est là ! » plutôt que de pointer l’émotion prescrite, que Boards Of Canada sont de toute évidence trop fins pour dicter à l’auditeur.

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